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- Épédonculation et bain de glace, les deux pratiques en cause
- Bio ou ASC : ce que garantissent vraiment les deux labels
- Engagements des enseignes : le comparatif
- Plus de la moitié du marché sans engagement sur l’abattage
- Lire l’étiquette avant de remplir son panier
- Les fêtes, premier test pour les promesses des enseignes
À l’approche des fêtes, les crevettes reprennent leur place sur les étals, et la France en est le premier pays consommateur en Europe. On estime qu’environ 9 milliards de crevettes y sont mangées chaque année, soit 136 398 tonnes en équivalent poids vif d’après FranceAgriMer pour 2023, et près de 70 % d’entre elles sortent d’un élevage, en Amérique du Sud ou en Asie.
Ce qui se passe dans ces bassins reste pourtant invisible depuis le rayon. Le 16 octobre 2026, l’ONG International Council for Animal Welfare (ICAW) a publié son rapport « Souffrance en rayon » sur les crevettes des supermarchés, qui vise deux pratiques : l’épédonculation, c’est-à-dire l’ablation des yeux des femelles reproductrices, et l’abattage sans étourdissement. Le 3 novembre, Que Choisir Ensemble a publié les réponses des enseignes. Entre des labels qui ne couvrent pas tout et des engagements très inégaux, comment choisir ses crevettes sans se tromper de promesse ?
Épédonculation et bain de glace, les deux pratiques en cause
L’épédonculation consiste à retirer un ou deux yeux aux femelles pour accélérer leur reproduction, une glande sexuelle se trouvant juste derrière le globe oculaire. La pratique concerne surtout la crevette blanche, qui pèse 88 % des ventes en grande distribution en France selon le rapport de l’ICAW, sous son nom scientifique Penaeus vannamei.
L’abattage soulève une autre question. Les crevettes sont le plus souvent plongées dans une bouillie de glace ou laissées à l’asphyxie. Une étude de l’université de Stirling publiée en juillet 2026, citée par l’ONG, mesure 4 minutes avant la perte de sensibilité à -2,5 °C, 9 minutes à 0 °C et jusqu’à 28 minutes entre 2,5 et 5 °C. L’ICAW lui préfère l’étourdissement électrique, qu’elle juge plus fiable.
L’épédonculation avait des effets extrêmement négatifs sur la crevette
Justine Audemard, responsable des négociations de l’ICAW, interrogée par Vert à la sortie du rapport, le 16 octobre 2026
Aucune de ces deux pratiques ne figure sur l’emballage. C’est là que les labels entrent en jeu, avec des garanties bien plus étroites qu’on ne le croit souvent.
Bio ou ASC : ce que garantissent vraiment les deux labels
Le label bio européen interdit l’épédonculation, ce qui en fait le repère le plus solide sur la question des yeux. Il ne dit en revanche rien de l’étourdissement à l’abattage, rappelle Que Choisir Ensemble. Une crevette bio peut donc finir dans la glace comme une autre, et elle coûte plus cher : sur un panier de 42 produits, les écarts de prix du bio selon le magasin allaient de 130 € en grande surface à 158 € en enseigne spécialisée, selon un relevé de l’association publié le 30 septembre.
Le label ASC (Aquaculture Stewardship Council), très présent en rayon, n’interdit pour l’instant ni l’une ni l’autre pratique. L’organisme qui le gère vise la fin de l’épédonculation en mai 2029 pour la vannamei et en mai 2031 pour la monodon, la crevette tigrée. Il défend aussi le bain de glace, une méthode « accessible et efficace » à ses yeux lorsqu’elle respecte la bonne température et la bonne durée.
Picard illustre bien l’ambiguïté. L’enseigne affirme que toutes ses crevettes d’élevage vendues brutes sont certifiées ASC ou bio, une mention rassurante qui ne garantit, pour la part ASC, ni l’absence d’épédonculation ni l’étourdissement. Pour savoir ce que contient le sachet, l’engagement de l’enseigne compte donc autant que le logo.
Engagements des enseignes : le comparatif
Faute de label complet, la promesse des distributeurs sur leurs propres marques devient le principal repère. En croisant le rapport de l’ICAW et les réponses obtenues par Que Choisir Ensemble, les calendriers s’étalent de 2026 à 2035 selon l’enseigne.
| Enseigne | Fin de l’épédonculation | Étourdissement électrique | Périmètre |
|---|---|---|---|
| Intermarché (Mousquetaires) | Depuis janvier 2026 | D’ici 2030 | Marques propres |
| Auchan | Depuis janvier 2026 | D’ici 2030 | Marques propres |
| U | Fin 2027 au plus tard | D’ici 2030 | Marques propres, rayon marée, plats à plus de 50 % de crevette |
| Aldi | 2031 | 2035 | Non précisé |
| Carrefour | D’ici 2029 | Aucun engagement | Marques propres et nationales |
| Lidl | Depuis 2026 | Aucun engagement, projet pilote en cours | Marques propres |
| Casino | Depuis 2026 | Aucun engagement | Marques propres |
| E.Leclerc | Aucun engagement | Aucun engagement | Aucun |
Le tableau fait ressortir trois enseignes engagées sur les deux pratiques d’ici 2030 : Intermarché, Auchan et U, cette dernière étant la seule à inclure le rayon marée. Aldi s’engage aussi sur les deux fronts, mais avec cinq ans de retard sur l’étourdissement.
Chez les spécialistes, Biocoop, sans promesse sur l’abattage, annonce de nouveaux engagements pour 2027, tandis que Grand Frais indique à l’AFP que 90 % de ses crevettes viennent de fournisseurs qui ne pratiquent pas ou plus l’épédonculation. Ces annonces laissent pourtant de côté une large part du marché.
Plus de la moitié du marché sans engagement sur l’abattage
Les parts de marché citées par l’ICAW donnent la mesure du problème. E.Leclerc pèse 24 %, Carrefour 21,6 % et Lidl 8,2 % : additionnées, ces trois enseignes représentent 53,8 % de la distribution alimentaire, sans aucun engagement sur l’étourdissement électrique. Plus de la moitié des courses se font donc dans une enseigne qui n’a rien promis sur la façon dont ses crevettes sont tuées.
Le cas E.Leclerc est le plus net. Premier distributeur du pays, il n’a pris aucun engagement, ni sur les yeux ni sur l’abattage, et n’a pas souhaité commenter auprès de Que Choisir Ensemble. Pour ses clients, le logo bio reste le seul moyen d’écarter l’épédonculation, d’où l’intérêt de savoir lire précisément un emballage.
Lire l’étiquette avant de remplir son panier
Au-delà de l’enseigne, l’emballage donne des indices utiles, car la réglementation européenne impose plusieurs mentions sur les produits de la mer. Voici les informations à vérifier en priorité sur un sachet :
- le nom scientifique de l’espèce, Penaeus vannamei pour la crevette blanche ou Penaeus monodon pour la tigrée, qui forment ensemble 90 % de l’élevage mondial ;
- la mention « élevée » ou « pêchée », qui distingue une crevette d’aquaculture d’une crevette sauvage ;
- le pays d’origine, sachant que plus des deux tiers des crevettes consommées en France venaient d’Amérique du Sud en 2023, avec l’Équateur, l’Inde, le Venezuela et Madagascar parmi les principaux fournisseurs ;
- le logo bio européen, seul repère qui exclut l’épédonculation ;
- la marque de l’enseigne, puisque les engagements portent d’abord sur les marques propres.
Au rayon marée, ces informations figurent sur l’étiquette du bac et le poissonnier doit pouvoir indiquer l’origine du lot. Seule U y étend aujourd’hui ses engagements, d’après Que Choisir Ensemble.
Le réflexe vaut pour tout le panier de la mer, comme l’a montré au printemps l’opération transparence de Petit Navire sur le thon, menée du 24 mars au 5 mai 2026 : l’information existe, encore faut-il la demander.
Les fêtes, premier test pour les promesses des enseignes
Les engagements pris ne produiront leurs effets que progressivement : 2030 pour l’étourdissement chez les enseignes les plus avancées, mai 2029 pour le label ASC, 2031 pour la fin de l’épédonculation chez Aldi. D’ici là, aucune enseigne ne garantit qu’une crevette de ce réveillon a été étourdie avant d’être tuée.
Le mouvement s’est pourtant accéléré. Le groupement des Mousquetaires a été le premier à s’engager, en septembre 2025, selon Vert, et toutes les grandes enseignes du comparatif, E.Leclerc excepté, ont depuis pris position sur au moins une des deux pratiques. Comme pour le choix du foie gras pour les fêtes, le prix au kilo n’est plus le seul critère qui pèse dans le chariot de décembre, et la manière dont l’animal a été élevé puis tué commence à compter pour les enseignes elles-mêmes.
