Mercure dans le thon en boîte : ce que change l’opération transparence de Petit Navire

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Pendant six semaines, du 24 mars au 5 mai 2026, Petit Navire a invité ses propres clients à envoyer une boîte de thon à un laboratoire indépendant pour faire mesurer sa teneur en mercure. L’opération, baptisée « Faites le test », visait 1 000 consommateurs et était entièrement prise en charge par la marque, du remboursement de la boîte aux frais de port. Inédite dans le secteur des conserves de poisson, l’initiative arrive après des mois de controverse alimentée par les associations BLOOM et Foodwatch sur la présence systématique de mercure dans le thon vendu en Europe.

Le mercure est un métal lourd neurotoxique qui se concentre dans la chair des grands prédateurs marins, accumulé maillon après maillon, ingéré sous forme de méthylmercure dans les conserves les plus banales du rayon poisson. Faut-il pour autant arrêter d’ouvrir une boîte de thon, ou la lecture du dossier mérite-t-elle d’être plus nuancée ?

Comment le mercure se retrouve dans votre boîte

Le mercure d’origine industrielle, libéré par la combustion du charbon ou par l’orpaillage, retombe dans les océans, où des bactéries le transforment en méthylmercure assimilable par les êtres vivants. Plancton, petits poissons puis prédateurs : à chaque maillon, la molécule s’accumule sans jamais s’éliminer. Ce phénomène de bioamplification explique que les espèces situées en haut du réseau alimentaire concentrent les doses les plus élevées du toxique.

Le thon coche presque toutes les cases du portrait robot du poisson contaminé : longue durée de vie, gros gabarit, alimentation à base d’autres poissons. Selon l’enquête conjointe publiée en octobre 2024 par BLOOM et Foodwatch, 100 % des 148 boîtes analysées dans cinq pays européens contenaient du mercure, en quantité parfois lourde pour le germon ou l’albacore, plus modérée pour le listao, espèce plus petite et plus jeune.

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La concentration dépend aussi du mode de conditionnement. À l’inverse d’un filet frais qui perd de l’eau à la cuisson, la conserve enferme tout : l’enquête associative chiffre à un rapport de deux à trois la concentration moyenne entre conserve et poisson frais, à grammage équivalent. Reste à comprendre pourquoi la réglementation européenne tolère des taux différents selon les espèces.

Deux seuils européens pour un même métal lourd

L’Union européenne fixe une teneur maximale en mercure pour les produits de la mer, mais la valeur autorisée varie selon les espèces. Le règlement (UE) 2023/915 distingue les petits poissons et les gros prédateurs, avec une logique qui interpelle dans les rayons, puisque les seconds concentrent davantage de mercure que les premiers.

CatégorieSeuil mercure (mg/kg)Exemples concernésStatut
Petits poissons0,30Listao, sardine, anchoisApplication standard
Prédateurs intermédiaires1,00Albacore, thon rougeSeuil élargi
Grands prédateurs1,00Espadon, marlinSeuil élargi

Cette grille est défendue au nom de l’accessibilité économique de la ressource halieutique. Critiquée par les associations, elle conduit à laisser en rayon des produits contenant trois fois le taux toléré sur la sardine voisine. C’est précisément ce paradoxe que la grande distribution est sommée d’éclairer.

Petit Navire ouvre ses produits aux tests indépendants

Première marque du secteur à proposer une telle démarche, Petit Navire a structuré l’opération autour d’un protocole simple, financé de bout en bout par le groupe Thai Union, en partenariat avec le laboratoire Labexia de Quimper. Quatre étapes balisées par la marque rythment le parcours du consommateur volontaire.

  • Inscription en ligne sur une plateforme dédiée avec le numéro de lot de la boîte achetée en supermarché ;
  • Réception d’une étiquette d’envoi prépayée et d’une notice de préparation par courriel ;
  • Analyse au laboratoire Labexia selon la méthode officielle ICP-MS, sous une quinzaine de jours ;
  • Restitution du résultat par voie numérique avec remboursement du prix d’achat et des frais postaux.

L’opération était plafonnée à 1 000 analyses, intégralement prises en charge par la marque. Ce dispositif limité dans le temps répond à une logique d’expérimentation rare dans le secteur agroalimentaire, peu coutumier d’ouvrir ses propres lots à la curiosité de ses clients.

Les premiers chiffres sortis du laboratoire

Les résultats remontés par Que Choisir Ensemble, qui a participé au dispositif sous son propre nom, confirment des valeurs conformes au règlement mais hétérogènes selon l’espèce. La boîte d’albacore analysée affichait 0,27 mg/kg, soit juste sous le seuil applicable à la sardine. Le germon montait à 0,45 mg/kg, sous le seuil de 1 mg/kg autorisé pour son espèce, mais 50 % au-dessus de la limite stricte des petits poissons.

100 % des boîtes de thon que nous avons fait analyser en Europe contiennent du mercure, parfois à des niveaux qui interrogent la dose hebdomadaire tolérable.

Rapport conjoint BLOOM et Foodwatch, « Du poison dans la chair », octobre 2024.

La lecture de ces chiffres dépend du référentiel choisi. Pour une famille qui consomme régulièrement du thon, le calcul s’apprécie à l’aune de la dose hebdomadaire tolérable fixée par l’EFSA, soit 1,3 microgramme par kilo de poids corporel. Un enfant de 30 kilos qui avale 100 grammes de germon par semaine frôle déjà la limite, sans avoir mangé d’espadon, de saumon fumé ou de poisson frais en complément.

Quelques réflexes pour profiter du thon en limitant l’exposition

Sans renoncer aux conserves de thon, qui restent une source utile de protéines et d’oméga-3 à prix abordable, plusieurs habitudes permettent de maîtriser l’ingestion de mercure dans la durée. Ces gestes valent autant pour les adultes que pour les profils les plus exposés.

  • Varier les espèces et privilégier le listao, plus petit et plus jeune, dont la teneur moyenne en mercure reste sous celle de l’albacore ou du germon ;
  • Limiter la fréquence à une ou deux portions hebdomadaires pour un adulte, encore moins pour un enfant ou une femme enceinte ;
  • Consulter le numéro de lot et la mention d’espèce, souvent absente des rayons d’entrée de gamme et pourtant déterminante pour évaluer le risque ;
  • Alterner avec des poissons gras moins concentrés en mercure comme la sardine, le maquereau ou le hareng, plus durables à pêcher ;
  • Garder un œil sur les recommandations actualisées de l’Anses, qui révise régulièrement les fréquences de consommation par profil.

Pour les femmes enceintes, allaitantes et les jeunes enfants, l’agence sanitaire recommande déjà d’écarter les espèces les plus exposées et de limiter le thon à de petites portions occasionnelles, en raison de l’effet du méthylmercure sur le système nerveux en développement. Le sujet rejoint plus largement la question des métaux lourds dans l’alimentation courante, qui ne se résume ni au thon, ni aux produits de la mer.

Un test ne refait pas la confiance d’un rayon entier

Initiative isolée à l’échelle du secteur, l’opération Petit Navire ne couvre qu’une marque parmi des dizaines présentes en supermarché et ne porte pas sur la composition systématique de chaque lot. Le dispositif s’apparente à un sondage volontaire, utile pour rassurer la clientèle existante, insuffisant pour cartographier l’exposition réelle des consommateurs français aux conserves de thon.

Le sujet ouvre une question plus large, celle de l’information disponible sur la face avant des boîtes. Indication d’espèce, zone de pêche, méthode de capture, taux moyen de contamination : aucun de ces éléments n’apparaît systématiquement aujourd’hui sur l’emballage, alors que les nouvelles règles d’affichage entrées en vigueur en 2026 commencent à imposer des repères sur d’autres familles de produits. Voir une marque prendre la mesure du doute pourrait pousser ses concurrentes à clarifier leurs propres pratiques, à mesure que les associations maintiennent la pression sur les pouvoirs publics pour resserrer les seuils sur les grands prédateurs.


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