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- Pourquoi le dioxyde de titane a-t-il été interdit dans l’alimentation ?
- Pourquoi ce colorant reste-t-il autorisé dans les médicaments ?
- Ce que dit le document de l’Agence européenne des médicaments
- Faut-il s’inquiéter si votre traitement en contient ?
- Une dérogation sans date de fin, et un recours devant la justice européenne
- Deux régimes de sécurité pour une même substance
Il donne leur blancheur aux dragées, aux chewing-gums et à quantité de comprimés depuis des décennies. Le dioxyde de titane, référencé E171 dans la liste des additifs, est un colorant minéral qui sert à opacifier et à blanchir un produit sans rien changer à son goût. Interdit dans les aliments vendus en France depuis janvier 2020, puis dans toute l’Union européenne en 2022, il a pourtant gardé sa place dans l’armoire à pharmacie.
Cette survie tient à une dérogation, accordée le temps que les laboratoires adaptent leurs dossiers. Une directive de 2009 prévoit pourtant que seuls les colorants autorisés dans l’alimentaire peuvent entrer dans un médicament. Que Choisir, qui suit ce dossier depuis 2017, vient de révéler que Bruxelles a prolongé la tolérance en plein été, sans publier l’évaluation des risques attendue. Faut-il s’en inquiéter en ouvrant sa boîte de comprimés ?
Pourquoi le dioxyde de titane a-t-il été interdit dans l’alimentation ?
Parce que l’Autorité européenne de sécurité des aliments a conclu qu’il ne pouvait plus être considéré comme sûr. Cette position a débouché sur l’interdiction du E171 dans les aliments commercialisés dans l’Union européenne en 2022, la France ayant pris les devants dès janvier 2020. Les soupçons portaient sur des effets génotoxiques, autrement dit des dommages à l’ADN, et sur un possible caractère cancérogène.
L’additif n’a aucune fonction nutritionnelle ni thérapeutique : il blanchit, il opacifie, il rend une gélule plus lisse et un comprimé plus facile à distinguer d’un autre. Sa particularité tient à sa forme physique. Une partie des particules employées se situe à l’échelle nanométrique, une taille qui leur permet de franchir des barrières biologiques que des grains plus gros n’atteignent jamais. C’est ce point précis qui a nourri les alertes lancées par des chercheurs français, puis relayées par les associations de consommateurs.
Le raisonnement des autorités sanitaires s’est arrêté à la porte de l’alimentation. Un additif jugé trop incertain pour colorer une confiserie reste autorisé dans un traitement que certains patients avalent chaque matin pendant des années. La logique appliquée aux résidus tolérés dans les fruits et légumes, où l’exposition cumulée guide la décision, ne vaut donc pas pour le contenu d’une plaquette.
Pourquoi ce colorant reste-t-il autorisé dans les médicaments ?
Par une dérogation, justifiée à l’origine par le temps nécessaire aux laboratoires pour modifier leurs autorisations de mise sur le marché. Un règlement de la Commission européenne daté de 2022 leur demandait d’accélérer la recherche de solutions de remplacement. En août 2025, Bruxelles a publié un document de travail indiquant que la dérogation devrait être maintenue.
Le calendrier de cette publication n’a pas échappé aux associations : le texte est paru en plein cœur de l’été, sans annonce ni communiqué. On pourrait croire qu’il s’appuie sur une évaluation rassurante des risques liés au colorant dans les médicaments. L’Agence européenne des médicaments n’a jamais publié ce rapport, pourtant attendu d’elle. Elle a mis en ligne un autre document, consacré à la faisabilité d’une substitution, qui reprend largement les positions de l’industrie pharmaceutique.
Ce que dit le document de l’Agence européenne des médicaments
Sa lecture donne une idée assez précise de l’état d’avancement du secteur. Il compile les réponses des industriels sur leur capacité à remplacer le colorant, et le tableau qui s’en dégage tient davantage de l’argumentaire que du plan d’action. Quatre constats en ressortent.
- 44 % des entreprises interrogées n’ont même pas cherché à développer une alternative, malgré la demande formulée par la Commission européenne en 2022 ;
- l’argument avancé pour justifier le statu quo est le risque de rupture de stock, voire d’arrêt de commercialisation de certaines références ;
- le coût des recherches et des procédures de modification pèse lourd dans l’immobilisme d’une partie des laboratoires ;
- la substitution est pourtant déjà faite ailleurs, puisque le dioxyde de titane a disparu des comprimés d’Efferalgan et de toutes les références de Doliprane.
Cette dernière ligne désamorce l’essentiel de la défense du secteur. Quand deux des antidouleurs les plus vendus en France se passent du colorant sans que personne n’ait manqué de paracétamol, l’impossibilité technique devient difficile à plaider. Le blocage se situe ailleurs, du côté des arbitrages financiers propres à chaque laboratoire.
Faut-il s’inquiéter si votre traitement en contient ?
Rien ne justifie d’interrompre un traitement en cours, et surtout pas de sa propre initiative. Le colorant n’est jamais le principe actif, seulement un excipient : arrêter un médicament fait courir un risque immédiat, là où le dioxyde de titane relève d’une exposition répétée sur plusieurs années. La vraie question n’est pas d’arrêter, mais de savoir si une autre présentation existe.
La situation la plus délicate concerne les maladies chroniques. Une personne hypertendue, diabétique ou traitée pour son cholestérol avale la même gélule tous les jours, parfois pendant vingt ans. Ce cumul est exactement ce que le bannissement alimentaire visait à éviter, dans un domaine où l’exposition est pourtant bien plus occasionnelle qu’avec une ordonnance renouvelée sans fin.
Une marge de manœuvre existe pour ces patients, et elle est très concrète. Pour un même principe actif, la métformine, la pravastatine ou l’oxazépam par exemple, certaines références contiennent le colorant et d’autres non, selon le fabricant du générique. Le pharmacien peut orienter la délivrance vers l’une plutôt que l’autre, à condition qu’on le lui demande.
La vérification est à la portée de tout le monde. La composition complète de chaque spécialité, excipients compris, figure sur la Base de données publique des médicaments, un service de l’État consultable gratuitement. C’est le même réflexe que celui qui consiste à savoir ce que vaut un médicament périmé : une information disponible mais presque jamais consultée avant d’en parler à son médecin.
Une dérogation sans date de fin, et un recours devant la justice européenne
L’association Avicenn, spécialisée dans la veille scientifique sur les nanomatériaux, suit ce dossier depuis ses débuts et a porté l’affaire devant la justice européenne. Elle conteste les conditions dans lesquelles la dérogation a été prolongée, sans évaluation publiée ni échéance annoncée. Son interrogation résume la situation mieux qu’un long argumentaire.
La dérogation est-elle désormais sans limite de temps ?
Avicenn, association de veille sur les nanomatériaux, propos rapportés par Que Choisir le 17 septembre 2026
L’association demande aussi aux laboratoires et aux pouvoirs publics français de tout mettre en œuvre pour que les patients se soignent sans redouter les effets secondaires d’un colorant. Pionnière sur l’interdiction alimentaire, la France n’a pas rouvert le dossier côté médicaments. Rien ne l’empêcherait pourtant d’avancer seule, comme elle l’avait fait en 2020.
Deux régimes de sécurité pour une même substance
Un même additif, deux niveaux d’exigence selon qu’il entre dans un bonbon ou dans un comprimé. La contradiction est inscrite dans les textes eux-mêmes, puisque la directive de 2009 disait exactement l’inverse. Ce grand écart interroge la cohérence du contrôle sanitaire européen bien au-delà du seul dioxyde de titane.
Le même schéma se retrouve ailleurs dans les rayons, avec des seuils tolérés ici et proscrits là, comme pour le cadmium toléré dans les pâtes. S’y ajoutent des délais d’application qui s’étirent sur des années et des informations éclatées entre plusieurs bases publiques. Lire une étiquette ne suffit plus à trancher, et l’arbitrage finit par retomber sur celui qui achète.
Le recours déposé par Avicenn va obliger la justice européenne à dire si une dérogation peut se prolonger sans terme et sans évaluation actualisée. La réponse dépassera le cas du E171 : elle fixera ce qu’un patient est en droit d’attendre lorsqu’une substance a été jugée assez douteuse pour quitter son assiette. Le dossier se joue maintenant devant un juge, plus dans les couloirs de Bruxelles.

