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Cinq lettres, cinq couleurs, du vert foncé au orange soutenu : depuis 2017, le Nutri-Score affiche en façade des emballages une note de A à E censée résumer la qualité nutritionnelle d’un produit. Ce logo volontaire orne aujourd’hui des milliers de références en rayon, des céréales du petit-déjeuner aux plats préparés.
Conçu par une équipe de chercheurs en santé publique et adopté par sept pays européens, il repose sur un calcul qui met en balance les éléments à limiter, comme le sucre, le sel et les graisses saturées, et ceux à favoriser, comme les fibres et les protéines. Son principe tient en une promesse simple : permettre de comparer deux produits d’un même rayon en un coup d’œil, sans décrypter le tableau nutritionnel au dos.
Le dispositif reste pourtant facultatif, et une partie de l’industrie agroalimentaire refuse de l’apposer. Après un nouveau revers au Parlement fin 2025, une pétition portée par des scientifiques et des sociétés savantes a relancé le débat au printemps 2026. Faut-il rendre cet affichage obligatoire, et qu’est-ce que cela changerait vraiment dans votre caddie ?
Un logo né en France, adopté à reculons par l’industrie
Le Nutri-Score est né d’un constat : face à des étiquettes nutritionnelles illisibles pour le grand public, il fallait un repère visuel immédiat. La France l’a officiellement recommandé en 2017, suivie par la Belgique, l’Allemagne, l’Espagne, le Luxembourg, les Pays-Bas et la Suisse. Sept pays partagent désormais le même barème, ce qui en fait l’étiquetage nutritionnel le plus répandu sur le continent.
Son adoption par les marques reste néanmoins inégale. Parce qu’il est volontaire, chaque fabricant décide de l’afficher ou non, le plus souvent en fonction de la note que ses produits obtiennent. Les industriels dont les recettes décrochent un A ou un B l’arborent volontiers ; ceux qui héritent d’un D ou d’un E ont tout intérêt à le passer sous silence. L’absence de logo n’est jamais neutre pour le consommateur attentif.
Plusieurs poids lourds de l’agroalimentaire ont fait ce calcul et tournent le dos au système. Ce mouvement de retrait s’est accentué après une refonte récente du mode de calcul, qui a fait baisser la note de certaines références jusque-là bien classées. Comprendre ce nouvel algorithme éclaire une bonne partie des tensions actuelles.
Un nouveau mode de calcul qui rebat les cartes
Pour coller à l’évolution des connaissances en nutrition, le comité scientifique européen qui pilote le Nutri-Score a révisé son algorithme. En France, un arrêté du 14 mars 2025 a officialisé cette version actualisée, que les marques utilisatrices devaient appliquer dans un délai de transition courant jusqu’en 2026. Le barème devient plus sévère sur le sucre et le sel, et distingue mieux les viandes rouges des volailles.
Les boissons sont particulièrement concernées : les sodas et certaines boissons lactées sucrées sont désormais notés plus durement, tandis que la présence d’édulcorants n’est plus considérée comme un bon point. Résultat, des produits affichant hier un B se sont parfois retrouvés rétrogradés. Quelques marques ont préféré retirer le logo plutôt que d’assumer une note dégradée.
Cette mécanique illustre une force du dispositif autant qu’un point de friction. Plus le calcul gagne en exigence, plus il devient un signal fiable pour le consommateur, mais plus il dérange les fabricants dont les recettes restent trop riches. L’intérêt réel de l’étiquette pour l’acheteur mérite à ce stade d’être posé clairement.
Ce que l’étiquette apporte concrètement au consommateur
Au-delà de la polémique, le Nutri-Score remplit une fonction d’information précise dans le quotidien des courses. Plusieurs bénéfices sont documentés par la recherche et par l’expérience en rayon :
- une comparaison instantanée entre produits d’une même catégorie, sans avoir à lire les valeurs au dos de l’emballage ;
- une aide aux choix plus favorables à la santé, l’étude de cohorte NutriNet-Santé ayant associé une meilleure qualité nutritionnelle à un risque réduit de certaines maladies chroniques ;
- un effet d’entraînement sur les recettes, plusieurs fabricants ayant reformulé leurs produits pour réduire sucre et sel et gagner une meilleure note ;
- une information gratuite et lisible, particulièrement utile aux ménages pressés ou peu familiers du décodage des étiquettes.
Ces atouts expliquent l’attachement des associations de consommateurs au logo. Le même mouvement de transparence se retrouve sur d’autres rayons, avec l’arrivée de l’origine sur les étiquettes de produits du petit-déjeuner. La transparence devient un argument d’achat à part entière.
Les angles morts que la note ne montre pas
Aussi utile soit-il, le Nutri-Score ne dit pas tout d’un aliment, et l’oublier peut induire en erreur. La note repose sur une poignée de critères nutritionnels et laisse de côté des dimensions que beaucoup d’acheteurs croient pourtant couvertes. Le logo ignore le degré de transformation d’un produit, ses additifs et ses éventuels contaminants.
Un plat industriel ultra-transformé peut afficher un A tout en cumulant arômes, émulsifiants et conservateurs, là où une huile d’olive pressée à froid récolte un C en raison de sa teneur en matières grasses. La note ne renseigne pas davantage sur la présence de résidus indésirables, comme les métaux lourds dans certains aliments de base. Un bon score ne vaut pas un blanc-seing nutritionnel ou sanitaire.
Le caractère volontaire ajoute une limite de taille : le logo ne couvre que les produits emballés dont le fabricant accepte le jeu, et disparaît des produits frais, vendus en vrac ou servis au restaurant. Pour le consommateur, l’outil reste un repère parmi d’autres, à croiser avec la liste des ingrédients. Sa portée s’arrête là où l’affichage cesse d’être généralisé.
Pourquoi l’obligation reste bloquée
Rendre le Nutri-Score obligatoire se heurte à un double obstacle, politique et juridique. Côté Parlement, un amendement visant à généraliser l’affichage sur les produits industriels avait été adopté à l’Assemblée nationale début novembre 2025, avant d’être rejeté par le Sénat, puis écarté en nouvelle lecture le 4 décembre 2025. Trois voix ont suffi à faire basculer le vote, par 120 contre 117.
Face à ce blocage, les concepteurs du logo ont lancé fin 2025 une pétition sur la plateforme de l’Assemblée nationale. Selon le décompte rendu public, le texte a dépassé les 57 000 signatures et reçu le soutien de 79 structures du monde de la santé, dont l’Académie nationale de médecine, 45 sociétés savantes et 33 associations. Plusieurs groupes refusent toujours l’affichage, parmi lesquels Ferrero, Lactalis, Coca-Cola, Mars, Mondelez et Unilever.
L’obstacle est aussi européen : les règles du marché unique empêchent un État d’imposer seul un étiquetage nutritionnel, dans l’attente d’un cadre harmonisé que la Commission européenne tarde à présenter. Le débat dépasse donc largement les frontières françaises. Le créateur du dispositif ne cache pas son amertume après le rejet parlementaire.
La santé publique a perdu face aux intérêts économiques.
Serge Hercberg, épidémiologiste et concepteur du Nutri-Score, après le rejet de l’affichage obligatoire par l’Assemblée nationale, décembre 2025
Ce qui se joue dans les prochains mois
L’avenir du Nutri-Score se décide désormais sur deux tableaux qui avancent en parallèle. À Bruxelles, la perspective d’un étiquetage nutritionnel harmonisé et possiblement obligatoire à l’échelle de l’Union conditionne la marge de manœuvre de Paris. Une décision européenne rebattrait toutes les cartes nationales en un seul texte.
En France, un nouveau véhicule législatif est sur la table depuis le printemps 2026, porté par une mobilisation citoyenne et scientifique inédite autour d’un logo de consommation. La question posée dépasse la seule diététique : elle touche au droit à l’information et à l’équilibre des forces entre santé publique et poids des filières industrielles. Chaque passage en caisse devient un révélateur de cet arbitrage.
Un paradoxe persistant attend d’être tranché : un outil plébiscité par les consommateurs et la communauté médicale demeure suspendu au bon vouloir de ceux qu’il évalue. La trajectoire des grandes marques, entre adoption et retrait, dira beaucoup de la suite. Le rayon reste le premier terrain de cette bataille de transparence.

