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- Une ville flottante pensée pour ne jamais s’arrêter
- Un prix d’appel qui double une fois à bord
- Des îles privées et des pavillons de complaisance
- Un désastre pour l’air et pour la mer
- Quand les villes commencent à fermer leurs ports
- Vers des paquebots à voile et d’autres façons de voyager
- Un modèle sommé de se réinventer
Elle est plus longue que la tour Eiffel, pèse cinq fois le Titanic et embarque près de 7 000 passagers : l’Icon of the Seas, le plus grand paquebot du monde, ressemble moins à un bateau qu’à une ville flottante avec ses restaurants, sa cascade et sa patinoire. À bord, tout est pensé pour qu’aucune minute ne reste vide. Sur le papier, la croisière de masse ressemble à des vacances parfaites, et c’est exactement pour cela qu’elle séduit un public toujours plus large.
Derrière la promenade de pont et les buffets à volonté se cache pourtant un paradoxe. Jamais ces séjours n’ont eu autant de succès, et jamais ils n’ont concentré autant de colère, des ports qui se ferment aux collectifs massés sur les quais. Le succès et le rejet grandissent au même rythme. Que ne voit-on pas, au juste, quand on regarde ces vacances idéales depuis le bastingage ?
Une ville flottante pensée pour ne jamais s’arrêter
Le principe de la croisière moderne tient en une idée née dans les années 1970 : la vraie destination n’est plus le port d’escale, c’est le bateau lui-même. Le navire devient un parc d’attractions qui se déplace, animé jour et nuit. Le divertissement permanent est le cœur du produit vendu, bien plus que les villes traversées.
Ce modèle fonctionne au-delà de toute prévision. En 2024, 34,6 millions de personnes ont embarqué sur une croisière océanique, un record en hausse de 9 % sur un an, selon la CLIA, l’association du secteur. La clientèle rajeunit aussi, l’âge moyen étant descendu à 54 ans contre 57 en 2019. Un tiers des passagers de 2024 découvraient la croisière pour la première fois, signe d’un public toujours neuf.
L’argument d’entrée reste le prix. Une semaine en pension complète sur un gros paquebot européen s’affiche parfois autour de 1 300 € par personne. Le tarif de départ paraît presque imbattable. C’est précisément là que le calcul se complique.
Un prix d’appel qui double une fois à bord
Le billet ne couvre qu’une base, et dès qu’on veut vraiment profiter du séjour, la note grimpe poste après poste. Le passager devient un client captif, sans concurrence une fois au large. Les suppléments les plus courants, relevés sur un paquebot au départ de Marseille, donnent la mesure du procédé :
- les excursions à chaque escale, souvent au-delà de 100 €, soit environ 500 € pour cinq arrêts ;
- l’accès à Internet en mer, autour de 15 € par jour, soit une centaine d’euros sur la semaine ;
- les forfaits boissons, jusqu’à 40 € par jour pour des cafés, sodas et cocktails simples ;
- les pass divertissement pour le cinéma, les jeux ou les vagues artificielles, souvent plus de 100 € ;
- les restaurants haut de gamme et les prestations premium, facturés en plus de la formule de base.
Additionnés, ces extras dépassent facilement 1 000 €, quasiment le double du prix affiché. Tout est pensé pour vous garder à bord et consommer, du retour exigé avant 18 heures à la monnaie virtuelle de cabine. Payer avec une carte embarquée fait perdre la notion des sommes dépensées, bien plus qu’un billet de banque.
Des îles privées et des pavillons de complaisance
Pour capter le moindre euro, les compagnies ont racheté leurs propres îles. La Royal Caribbean a investi plus de 250 millions de dollars pour transformer CocoCay, dans les Caraïbes, en parc réservé à ses clients. L’accès de base est compris dans le billet, mais le reste est payant, la journée au parc aquatique dépassant parfois 130 € par personne, plus qu’une entrée à Disneyland Paris.
Le levier suivant est fiscal et social. La plupart de ces navires battent pavillon des Bahamas, du Panama ou de Malte, une immatriculation de complaisance aux règles bien plus souples. Plusieurs enquêtes décrivent des équipages à plus de 70 heures par semaine pour environ 800 € par mois. Ce sont ces conditions qui rendent possibles les prix d’appel, alors que la facture la plus lourde n’apparaît sur aucun relevé de cabine.
Un désastre pour l’air et pour la mer
La pollution des paquebots dépasse tout ce que le grand public imagine. En 2022, les navires de croisière opérant en Europe ont rejeté quatre fois plus d’oxydes de soufre que l’ensemble des voitures du continent, selon l’ONG Transport & Environment. Un seul de ces géants pollue autant que des dizaines de milliers de véhicules, un polluant qui irrite les poumons.
Un navire comme celui-ci consomme 2 000 litres à l’heure ; il pollue autant, en une heure, que 40 000 véhicules pour les oxydes de soufre.
Guillaume Picard, ancien commandant de ferry et porte-parole du collectif Stop Croisière Marseille, 2025
La mer trinque aussi. Eaux usées, résidus chimiques et rejets des laveurs de fumée finissent souvent au large, là où les contrôles sont rares. Les fameux scrubbers pulvérisent des milliers de tonnes d’eau de mer pour blanchir les fumées : le soufre disparaît de l’air pour se déverser dans l’eau. Même le gaz naturel liquéfié, présenté comme propre, relâche du méthane dont l’effet de serre écrase celui du CO2.
Cette accumulation de mauvaises nouvelles finit par se voir, et les promesses écologiques du secteur rappellent les offres présentées comme vertes. Le soupçon de greenwashing gagne du terrain, jusque chez les riverains des ports.
Quand les villes commencent à fermer leurs ports
La contestation n’est plus marginale. Venise a banni les grands paquebots de son centre, Amsterdam et Barcelone ont durci leurs règles, et les élus français s’y mettent. Le maire de Nice a pris un arrêté contre les escales de navires de plus de 450 passagers, et une pétition marseillaise a recueilli 54 000 signatures. Le rejet est devenu un mouvement international, nourri autant par l’écologie que par la déception économique des villes.
Les États commencent à suivre. La France a voté fin 2025 une taxe de 15 € par passager à chaque escale, censée rapporter environ 75 millions d’euros par an au nom du pollueur-payeur. La somme reste modeste au regard des dégâts, mais elle marque un tournant. Les critiques visent aussi le peu de retombées locales, les passagers ne s’arrêtant que quelques heures à terre.
Vers des paquebots à voile et d’autres façons de voyager
Le secteur cherche des parades. Plusieurs chantiers développent des paquebots hybrides à voile et moteur, plus silencieux et capables d’émettre jusqu’à 40 % de CO2 en moins. La France a d’ailleurs construit le plus grand d’entre eux, mais l’addition reste hors de portée, plus de 50 000 € pour huit nuits le long des côtes italiennes, très loin du tarif d’appel des géants des mers.
D’autres projets promettent des navires à émissions nulles, solaires et à voiles rétractables, à l’horizon 2030. En attendant qu’ils se démocratisent, les vraies alternatives restent plus terre à terre. Prendre le temps d’explorer une seule région, comparer sereinement le coût réel des transports de vacances ou privilégier un hébergement choisi sur place dessinent une autre idée du voyage. Voyager moins vite change radicalement l’empreinte du séjour.
Un modèle sommé de se réinventer
Le plus troublant reste le décalage entre la réalité et la perception. Selon un sondage relayé par le magazine Time, un Américain sur deux estime encore que les vacances en croisière respectent l’environnement. Cette méconnaissance profite directement au secteur, qui prospère tant que le vrai coût demeure invisible depuis le pont supérieur.
La croisière géante n’a rien d’illégal et continuera de séduire ceux qui y trouvent leur compte. La vraie question est celle du prix que chacun accepte de regarder en face, une fois retirés le décor et les fumées blanches. La transparence sur le coût réel de ces vacances pèsera lourd dans les choix à venir.


